"Ressources humaines: l'humain n'est pas une ressource, il a des ressources"


« Parler des ressources humaines ici n’est pas désigner un stock à gérer de ressources naturelles dans lequel on puise à volonté et selon ses propres besoins, dont on use et que l’on « gère » pour en tirer profit, c’est-à-dire cyniquement, en profiter. L’évaluation, par exemple, ne peut y être réduite à « estimer la capacité des salariés à atteindre les objectifs qui leur sont assignés (évaluation de la performance, via par exemple une notation, mais aussi à identifier les salariés en situation de stress ou de difficulté )»[1] : c’est confondre le poste de direction des ressources humaines (ou le service DRH) avec le champ d’action du même nom. Ce qui a pour effet de le déni du champ d’action (ou du domaine professionnel) des ressources humaines  au profit de la seule gestion, alors que le champ est présent dans toutes les organisations.

Ressources humaines désigne un secteur d’activités, le domaine professionnel du travail entre humains. C’est un domaine de compétences distinct de l’activité industrieuse […]. Il s’agit de l’ensemble des métiers de la relation humaine, qui recouvre les trois métiers « impossibles » de Freud : éduquer, soigner, gouverner.

Ressources humaines veut dire que ceux-là avec qui on travaille, ont des ressources parce que ce sont des humains, des ressources incomparables aux ressources de la nature – et que sans eux, rien ne se ferait. Ils sont l’entreprise qu’ils servent."


Vial, M., Mamy-Rahaga, A. et Tellini, A. (2013). Accompagnateur en RH. Les quatre dimensions de l'accompagnement professionnel, Bruxelles: De Boeck

[1] Site http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89valuation.

 

 




 "Se restreindre":

  «  Papa avait un excellent chien de chasse, un labrador noir nommé Lost. Nous jouions ensemble comme deux frères, aussi infatigable l’un que l’autre. Lost aimait ramener les bouts de bois que je lui lançais. L’astuce consistait à essayer de lui compliquer la tâche par des feintes et autres lancers tordus. Peine perdue car Lost était tout aussi entêté que doué. Un jour, sans raison, il refusa de chercher mon bout de bois. Une fois, deux fois, trois fois. Sa mauvaise grâce me mit dans une rage soudaine comme cela arrive aux enfants. En un clin d’œil, je me trouvai à le frapper, lui, mon camarade de jeu. C’est alors que Lost me montra les dents. Cela ne fit que décupler ma fureur. Je l’attachai, pris un bâton plus gros et m’acharnai sur lui comme un fou. Je frappais sans plus de justification, je me trouvais à frapper pour frapper. Ses cris firent sortir Papa sur le perron : « Mais que fais-tu à ce chien, Yann ? ». Le ton de sa voix fit l’effet d’un seau d’eau froide sur ma colère. J’étais penaud et je ne savais plus où j’étais. Entre deux sanglots je tentai de justifier l’injustifiable. J’éprouvais une honte à me cacher dans un trou de souris. Coupant court à mes tentatives de reconstitution hasardeuses et avec une fermeté qui ne laissait de place ni aux arrangements ni aux explications, Papa me disait que Lost avait le droit de ne pas avoir envie de jouer — je l’avais compris bien avant qu’il me le dise mais je cherchais, je ne sais pourquoi, un moyen de ne pas le savoir — et que si je ne savais pas jouer, je n’avais qu’à aller travailler dans ma chambre. Je ne voulais plus qu’une chose : pouvoir me cacher. Lost avait beau me regarder comme si rien ne s’était passé, cette bénigne péripétie dans ma trajectoire d’enfant devait avoir sa petite importance.

 

Des années après — mais avant ma découverte de « Tristes tropiques » — j’étais adolescent, je pris fortuitement connaissance du massacre des indépendantistes canaques par les commandos d’élites de l’armée française et par le GIGN, lors d’une conversation entre Oncle Thomas et mon père, devant la télé qui nous montrait des images d’île de Robinson Crusoé, verte et ceinturée d’azur. Ils se demandaient quelle pouvait être la raison d’une telle bavure. Il se produisit alors quelque chose du même ordre que lorsque j’avais battu gratuitement Lost. Le souvenir se dressa subitement dans ma mémoire comme un bouquet d’herbe non coupée au milieu d’une pelouse fraîchement tondue. Il devint vite un bosquet de baobab. Par quel mécanisme prend-on cette pente absurde ? Je dis à mon père et à mon oncle, alors qu’ils ne s’adressaient pas à moi : « ils l’ont fait parce qu’ils avaient la liberté de le faire, il n’y avait personne pour les empêcher ». Les deux adultes se retournèrent et me regardèrent dans un lourd silence puis me dirent ensemble, se couvrant l’un l’autre la parole : « Ce n’est pas parce qu’on a la liberté de faire qu’on peut faire ! — La vraie liberté c’est de savoir se retenir soi-même, sans contrainte extérieure ». Finalement Oncle Thomas me raconta comment, en 1947, la France — ç’aurait pu être n’importe quel pays précisa-t-il — noya dans les exécutions sommaires et le massacre la volonté des malgaches de disposer d’eux-mêmes et comment, sur le terrain, les exécutants firent de l’excès de zèle, outrepassant certainement les ordres de leurs chefs. Apparemment Oncle Thomas voulait ménager Papa, en apparence seulement car c’était bien à moi qu’il s’adressait et non à Papa. Papa poursuivit le développement en ajoutant que dans les ordres émis par le pouvoir, il y a toujours un ordre informel écrit entre les lignes et autour des lignes. Que c’est toujours un ordre bestial, que personne justement n’ose énoncer clairement. Cet ordre s’adresse directement à la bête qui est en chacun de nous ; et cette bête le comprend toujours très bien. Il en serait toujours ainsi pour tout homme qui cesse d’être vigilant à son humanité. Il ajouta que ces abus de fin de règne s’avérèrent vains puisque les temps n’étaient plus au colonialisme.

 

Pas si vain que ça. Les mauvaises choses aussi sont comme les coquelicots et les bananiers, elles ne meurent pas ; en témoigne, bien après l’indépendance malgache,  dans ma petite histoire personnelle, ce débordement d’un innocent petit garçon sur un pauvre chien soumis à sa discrétion. Pour le coup, la bête c’était moi et le pauvre humain c’était Lost. Je me souviens très bien, c’était encore une fois au printemps, décidément la saison verte, celle de la montée de la sève, celle de tous les troubles. Plus précisément, c’était vers la fin du printemps, au milieu du vert les cerises étaient mûres. Peut-être n’est-ce pas par pur hasard que ce triste massacre de la grotte d’Ouvéa avait été perpétré dans un pays perpétuellement printanier. Peut-être n’est-ce pas par pur hasard que le mitraillage du train de Moramanga avait ponctué de rouge la verte provocation de la forêt primaire malgache.»


Armand Mamy-Rahaga (2009). Ceux de la forêt, Éditions L'Harmattan (Cf. A. Camus: "Un homme ça s'empêche")

 

 "S'orienter par l'action"


 "Jason pénétra dans les pailles en prenant la coulée ouverte par le buffle, seul et le vent dans le dos. Point n’était besoin d’être à plusieurs, cela aurait été dangereux, les poursuivants ne pouvant que se gêner les uns les autres. Comme Jason l’avait prévu, le buffle n’était pas très loin. Ceux qui étaient restés en lisière entendirent un coup de feu suivi d’un deuxième avant que l’écho du premier ne se soit éteint, puis un silence de plomb jeta une chape sur les pailles. L’animal prit certainement l’odeur de Jason et interrompit sa fuite pour revenir immédiatement sur lui et se mettre à l’affût. C’était la réaction que Jason attendait. La piste serpentait dans les hautes herbes. La visibilité était très faible. Chaque coude était potentiellement dangereux. Il fallait chasser à l’oreille ; ça tombait bien car l’herbe couchée craquait nettement sous les pieds. Ça mettait les deux adversaires à égalité. L’action allait forcément être rapide et brutale. Un nuage de poussière fondit sur Jason dans le martèlement des sabots. Sans céder un pouce de terrain, il attendit le dernier moment pour placer une balle de cerveau. Au moment même où il entendit l’aboiement de la carabine, il sentit l’impact dans la cuisse droite qui l’envoya dans les airs. Il retomba, amorti par la végétation, son arme toujours entre les mains et l’œil rivé sur son adversaire. Le buffle était de nouveau sur lui. Il sentit une morsure au ventre qui le ramena des années en arrière, à son premier accident, tandis que la carabine aboyait une seconde fois à bout portant. Le buffle s’effondra sur lui.

 

D’après Ange Santoni qui m’avait raconté cette histoire dans le détail, n’entendant plus de bruit et ne voyant pas Jason revenir, le chasseur et le pisteur pénétrèrent à leur tour dans les pailles. Ce qu’ils virent était incroyable. Au centre d’une herbe couchée en un cercle parfait, Jason était adossé au buffle, le ventre en sang et la jambe droite désarticulée. Il les regardait arriver paisiblement, la carabine toujours dans les mains. Le sombre mastodonte d’une tonne était roulé en boule comme s’il ne faisait que dormir. Le violent affrontement qui venait de se déchaîner semblait s’être résorbé dans une scène toute en en rondeur, faite d’apaisement et d’ordre ».

Armand Mamy-Rahaga (2007). Une vie métisse, Éditions Kaeshi.