Évaluation d’un divertissement : le tir à l’arc
Par Armand Mamy-Rahaga. Copyright 2011

Notre projet
Nous nous proposons ici d’évaluer par l’explicitation un divertissement commun : le tir à l’arc. Cette évaluation a une  triple visée :
- Mieux comprendre cette pratique pour le sportif qui voudrait donner du sens à ce qu’il fait,
- s’interroger, pour le coach, sur la possibilité de constituer cette pratique en activité tierce propre à étayer sa pratique professionnelle (et celle de son accompagné), dans une dynamique de quête du sens, 
- rendre compte pour soi, pratiquer une auto-évaluation par l’écriture de cette activité tierce pour la rendre analysable,
communicable, intelligible et enfin pour étayer sa dynamique.
 

Le processus mis en route vise l’activation d’une dynamique du sens : « le sens se faisant ». Il s’inscrit nécessairement dans le paradigme de l’incertitude car on ne peut pas savoir d’avance où le cheminement nous mènera. Nous avons choisi le tir à l’arc mais nous émettons l’hypothèse que la même démarche est applicable aussi bien au golf, à la pêche à pied qu’à la conduite automobile. 

Cette dimension de l’auto-évaluation est celle de la problématisation. La problématisation est ce face à face douloureux, affectif, sensuel et intellectuel avec ce qui, d’une façon prégnante, fait problème pour soi et pas forcément pour son prochain. La problématisation est un processus de construction du sujet face à l’altérité de ce qui lui fait obstacle (le problème). Tout comme le tir à l’arc pratiqué en tant que support d’une auto-évaluation,  la problématisation est une praxis, elle vise la libération de l’agir.  Les moyens de la problématisation sont : l’explicitation comme approfondissement subjectif, l’élucidation comme éclairage sous autant d’angles que possible, la confrontation aux théories et la mise en branle (mise en jeu et ébranlement) du système de références. Il s’agit non d’édifier une nouvelle théorie du comportement mais d’élaborer du sens ou plutôt d’accompagner le « sens se faisant » pour reprendre la formule de Pierre Vermersch. Enfin, il s’agit pour nous ici d’une auto-explicitation par l’écriture –  également une explicitation  de l’écriture - qui se fonde sur un vécu de pratiquant et de formateur en tir à l’arc. Le travail d’écriture (de multiples ré-écritures et re-lectures) comme travail sur soi, comme auto-questionnement, est interpelé tout au long du processus de conscientisation. « Écrire » est donc, de fait, mis en situation et à l’épreuve, lui aussi,  comme activité transitionnelle. Ce n’est pas une activité de  « lissage » de l’histoire de vie et de « clôture identitaire »  (J. C. Kaufmann, J. C. 1996)  mais, bien au contraire, une opération de « hérissement » de tous les possibles, de « piquage au vif », là où ça parle, là où ça fait avancer le coche. Les réponses ne sont pas des apaisements : elles n’apaisent pas la question, elles l’avivent et l’affinent comme quand on fait sauter des éclats pour rendre tranchante une pointe de silex. Graines de sésame du conte, elles ouvrent la grotte des quarante voleurs ; elles nous jettent sur la route et : « on the road again ! ». 


A partir de la concentration.

  « Le tireur à l’arc se concentre » : voilà, parmi d’autres, l’« allant-de-soi » (Ardoino, J., 2000, p. 11), le bout de l’écheveau que nous choisissons (si tant est qu’à ce niveau de la démarche on puisse parler de choix) pour entamer notre questionnement. Le sens habituel, c’est-à-dire immédiatement compris, donné au mot « concentration », est celui de focalisation. En terme péjoratif on parle de « fixette ». On « zappe » ce qu’il y a autour, qui ne peut que perturber, et on « se concentre sur l’objet ». Nous sommes dans le registre du contrôle dont fait partie la maîtrise de soi qui n’est qu’une modalité du contrôle de soi. Appliquer le contrôle induit une résistance que J. Ardoino appelle la « négatricité ». Entre prescription et obéissance se produit un échauffement qui peut passer presque inaperçu (de l’ordre de la légère réticence), tout en restant porteur de sens, mais qui peut aussi déboucher sur de la résistance explicite (nous pensons à la résistance électrique), le « conflit » (cf. Enriquez, E., 1972, pp. 17-18) et la « crise » (cf. Barus-Michel, J., Giust-Desprairies, F., Ridel, L., 2003, pp. 25, 26, 35).) ; ainsi s’initie le processus d’installation d’un ordre nouveau, perçu comme un désordre par l’ordre ancien (cf. Dupuy, J.-P., 1982-1990,  p.277). La concentration comme : « zapper  ce qu’il y a autour » se présente donc comme une opération de réduction, voire de déni de la fonction de l’environnement (bruit et perturbation), dans une logique fonctionnaliste et dans le cadre d’une évaluation par les objectifs. Dans le fonctionnalisme, c’est-à-dire selon le schéma moyens-fins,  les « fins » sont délimitées et définies une bonne fois pour toutes et les moyens lui sont assujettis ; tout ce qui ne peut lui être assujetti est de l’ordre du bruit perturbateur donc à éliminer. Dans une approche complexe, le « bruit » est considéré positivement : il est ce par quoi le changement advient. Le bruit est l’information dont l’organisation a besoin pour initier son auto-réorganisation, pour réussir à la fois à « réaliser ses fins  et à maintenir son identité à travers le changement » écrit E. Enriquez (Ibid. p. 18); bref, pour ne pas sombrer dans l’entropie.
  Du « bruit » procède le changement mais dans la concentration  comme focalisation, le « bruit » est éliminé ;  la sérendipité (trouver ce que l’on n’a pas cherché, l’inattendu) n’y a, par conséquent, pas de place. Le fonctionnalisme est dans le fantasme d’homéostatie.

A la question du « pourquoi envisager une alternative au fonctionnalisme ? » la réponse est : pour donner de la respiration à l’agir, pour ne pas le crisper dans une apnée contre-productive sur le long terme. Ceci n’est pas une argumentation pour disqualifier l’évaluation par les objectifs mais bien une tentative de l’articuler à l’évaluation des dynamiques et des processus qui ne peuvent, au moyen de la respiration dialectique, que renouveler son énergie (instaurer de la neg-entropie) par le décollement, le détachement, la mise en mouvement et la distanciation avant de la replonger dans l’implication pour mieux répondre à l’obligation de résultat. Il s’agit pour nous, en fin de compte, de questionner la respiration de l’agir dans une éthique de la relation qui consisterait à articuler de l’éthique du désir aux impératifs de l’éthique de l’action.

Reste la question du « comment ? » qui pourrait se formuler de multiples façons : comment passer de la visée concentration à une autre visée (une visée ouverte) qui pourrait s’inscrire dans le même « horizon de contrôle » : «  les attentes de l’institution, les normes incontournables, la déontologie » (Vial, M., et Mencacci, N., 2007, p.165), tout en relevant d’une logique contraire (car sans logique contraire il ne saurait y avoir de respiration, de dialectique) ? Comment articuler l’obligation de résultat (prescrit) avec l’incertitude? Comment articuler la programmatique et l’orientation par l’action ? Comment jouer à la fois de l’inclusion d’une visée ouverte (sur l’environnement) dans une visée fermée (sur l’objet) et de celle d’une visée fermée dans une visée ouverte ? Nous constatons que nos formulations de la question du « comment ? » s’ordonnent selon une gradation qui va du plus spontané : « le passage de l’un à l’autre », au plus noué : « le passage de l’un à l’autre et de l’autre à l’un ». Le mot-pivot semble être le mot « passer » dont le mot « jouer » serait un synonyme dans ce contexte précis (la vigilance qui accroche notre attention au mot-pivot procède de notre posture d’auto-explicitation).    

Commençons par considérer la visée du tir à l’arc sportif, formaté selon le modèle de la pensée par les objectifs pour laquelle le tir à l’arc est la métaphore la plus régulièrement convoquée : il y a une cible à atteindre, celle-là mais pas une autre, la question est de savoir quelle est la stratégie à mettre en place pour y arriver le plus efficacement possible. Dans notre projet d’explicitation, le tir à l’arc ne servira pas à la pensée fonctionnaliste d’instrument métaphorique. Il sera l’objet même de l’explicitation, il sera mis au travail pour produire du sens nouveau. Il sera posé comme un exemple d’activité tierce, d’activité transitionnelle, entre divertissement (au sens pascalien, le divertissement dit « en creux » une question vive) et engagement dans la pratique professionnelle. Dès lors, le rapport métaphorique se fait dans les deux sens : pratique professionnelle/divertissement  et divertissement/pratique professionnelle. Il s’agit donc de mettre en dialogie.

Face à la cible, la posture de l’archer de compétition est bien celle de l’expert : la distance, la taille de la cible, le dénivelé, les jeux de lumière doivent être mis sous algorithme. Ceux qui ne peuvent pas l’être sont repoussés « hors champ » et des règlements (de concours) sont édictés pour qu’ils y restent. Le cadre étant posé, le tir de compétition peut exister, voilà notre point de départ. Pour notre projet d’explicitation, nous emprunterons à Pierre Vermersch (2005, p. 29) le concept de « revirement » que lui-même tient du philosophe Marc Richir. Le « revirement » est le « changement de directions attentionnelles » qui permet l’approfondissement et la venue du sens. Francis Lesourd (2003), dont nous nous inspirons, parle, lui, de « tournant », d’inchoation » (commencement, création) et de « surfusion » (changement instantané). Il ne s’agira pas pour nous de pure explicitation mais d’accompagnement : l’explicitation (plongée dans l’objet) est conjuguée à la référenciation (référence aux autres et mise en mouvement de son propre système de références).

Premier « revirement » : le béotien se normalise.

L’archer débutant agit, se forme, se conforme, se comporte et « performe » en articulation avec les règles formatées. Il en reproduit l’empreinte. Il reproduit la procédure d’expertise, il en fait un tirage en positif, il l’incorpore, il la justifie s’il le faut. Bref, il se normalise.  Pour lui, comme pour le règlement (cela vaut pour tous les règlements), il s’agit de décliner en acte, sous forme de  procédure (qui a formaté les règles du jeu), des gestes concrets comme l’armement, la tenue à l’allonge, la visée proprement dite et la décoche. Les critères rétifs à la mise en algorithme sont éliminés, réputés « hors jeu » et ostracisés. Gare au retour de l’ostracisé.

Deuxième « revirement » : l’archer connaît le doute de soi par rapport aux normes.

L’archer réussit rarement le travail de contrôle. Il « arrose », il atteint irrégulièrement sa cible. Il éprouve un état de déséquilibre dans son rapport au corps et dans son rapport à lui-même. Quid de l’écart constatable dans les résultats ? Cet écart sert normalement de critère pour hiérarchiser les archers entre eux, c’est prévu, c’est donc normal, c’est le jeu mais c’est ce qui cause problème à notre archer débutant dans son rapport à lui-même : son manque de réussite, il l’assimile confusément à une sorte de dévalorisation de soi. Cet écart est irréductible, indéniable et immédiatement constatable : il suffit de regarder où se trouvent les flèches (il s’agit toujours d’une volée de flèches et non d’une flèche unique comme à la chasse) par rapport au centre. Sans ces écarts, l’évaluation mesure ne pourrait avoir lieu. Si chaque tireur tirait à une distance d’où il sait ne pas pouvoir rater la cible, le spectacle du jeu d’adresse perdrait tout intérêt car il n’y aurait pas d’écart à mesurer. Par contre, si ce n’était pas l’adresse qui était évaluée mais la compétence à s’auto évaluer en situation, les choses prendraient un intérêt tout à fait différent (c’est le cas du tir de chasse où ce sont les décisions et les actes qui sont évalués ensemble) dans les mêmes conditions. C’est bien l’écart irréductible entre le tir parfait et le tir effectué que l’archer doit réduire. Nous sommes devant une double injonction, et, chose étonnante, elle ne nuit en rien à l’engouement pour ce sport. Nous sommes interpelés, un travail d’élucidation s’impose pour éclairer une implication affective.
 

Troisième revirement : Le mensonge sincère.

Nous sommes devant une problématique du mensonge dont Marthe Robert ((1972, pp. 44-46) avec sa théorie du « roman familial », dit ceci : « L’enfant  ne vient pas à son ‘roman familial’ uniquement par jeu et par goût du mensonge – encore que jeu et mensonge ne soient pas les moindres de ses motifs -, mais,  dit Freud, parce qu’il en a besoin à un moment de crise grave, pour surmonter sa première déception où son idylle familiale risque de sombrer […].
C’est ainsi qu’il en vient à se raconter des histoires, ou plutôt une histoire qui n’est rien d’autres en fait qu’un arrangement tendancieux de la sienne, une fable biographique conçue tout exprès pour expliquer l’inexplicable honte d’être mal né, mal loti, mal aimé […] ».
 
J. C. Kaufmann (1996, p., 68), semble abonder dans le sens de M. Robert  quand il écrit : « Les gens nous racontent parfois des histoires, loin de la réalité, non parce qu’ils mentent à l’enquêteur, mais parce  qu’ils se racontent eux-mêmes une histoire à laquelle ils croient sincèrement, et qu’ils racontent à d’autres qu’à l’enquêteur. L’histoire qui donne sens à leur propre vie. C’est une fable nécessaire, d’autant plus difficile à  déconstruire qu’elle est vécue avec sincérité, et d’autant plus vécue avec sincérité qu’elle construit les cadres de l’action ».

 Quant à nous, nous émettons l’hypothèse qu’il s’agit là (le mensonge) d’un « jeu » à vocation transitionnelle telle qu’il est défini dans la théorie de la relation d’objet de D. W. Winnicott (1978). Ce jeu est stabilisé (mis en arrêt sur image) d’un commun accord entre le groupe et le sujet par une opération d’organisation des règles du jeu ; les deux s’entendent dans le mensonge en attendant... Notre travail d’accompagnement consiste à remettre le mouvement là où les choses ont été arrêtées. C’est la mise en mouvement qui transforme le mensonge en transition.  

Retrouvons notre archer à la fois devant sa cible et devant sa double injonction. Il pense au « score parfait » mythique qui mettrait tous ses adversaires à distance et son image au pinacle. Il le désire. C’est ainsi que, dans un fantasme de toute-puissance et de narcissisme, l’archer fait siennes les règles du jeu. Reste que, dans le fond, il est désappointé, insatisfait et parfois désespéré mais c’est son affaire, il n’a qu’à prendre ça sur lui, le système n’a pas à s’en occuper. Pour le consultant, ce désappointement porté dans la solitude pointe un problème pour soi.
Quatrième revirement : satisfaction de soi sur un fond d’angoisse.

L’archer réussit enfin suffisamment le travail de contrôle, il est enfin satisfait de lui-même. Il atteint enfin la cible régulièrement. Il en éprouve de la fierté, un agréable sentiment de pouvoir... Toutefois, quelques flèches sont franchement mauvaises. Le fait est qu’il ne retient que les bonnes flèches, les mauvaises il les oublie. S’il doit en parler, il leur trouve des excuses pour les neutraliser. Malgré ses efforts de surcompensation, une pointe d’angoisse irréductible l’empêche d’être vraiment à l’aise comme s’il avait des petites pierres dans les chaussures : les scrupuli des latins qui ont donné le mot « scrupule » ; il a des scrupules (d’autant plus « malins » qu’ils sont petits) à se livrer à une franche satisfaction de soi pourtant si fortement désirée. Pour le consultant les « scrupules » sont des indicateurs de problème pour soi à expliciter qu’il s’agit de mettre au travail dans l’entretien d’accompagnement. Pour le professionnel, les scrupules cassent l’allure or, l’allure c’est le style et le style c’est l’homme… Les scrupules mettent en jeu le style de professionnel. Il y a par conséquent du sens à construire en dialectisant dans une oscillation à période courte entre scrupule et cynisme pour dégager de l’aise et de l’avancée, sans tomber dans le fantasme du moyen terme et du juste milieu. Les « petites pierres » apparaissent comme des avatars du gros rocher de Sisyphe dont Albert Camus (2010, p.168) fait un modèle d’émancipation, de construction du sens pour soi,  face à l’absurdité du destin. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » écrit-il pour clore sa réflexion sur le mythe de Sisyphe.

Cette angoisse, accompagnée d’une désinvolture souvent surjouée ou enjouée,  concerne la perpétuation du pseudo-contrôle durement acquis, sa pérennité ; l’enjeu est bien de perpétuer le même et non de changer. Ce même est fantasmé comme critère de perfection. Cette angoisse s’avère, en définitive, du même tonneau que celle qu’il ressentait alors qu’il se sentait mauvais tireur. Le contrôle total impossible - que l’on espère possible - est bien la question vive qui le travaille et demande à être travaillée. C’est bien cette espérance contrariée qui, revancharde, reste là tapie dans un coin quelque part, prête à surgir son épine à la main. Cette angoisse déborde le domaine du tir à l’arc, elle questionne l’impermanence du monde, l’insécurité, le climat psycho-social au travail, les choix de l’homme politique, bref la force du changement qu’il faut maîtriser (croit-on) sous peine de disparaître du jeu… Le sujet « confond de fait comprendre avec maîtriser » (Vial, M., 2009, p.121) et c’est ce qui le met mal à l’aise, c’est ce qui lui donne un sentiment d’impuissance (c’est un indicateur). Dans sa pratique il confond l’auto-questionnement qui questionne, pour soi, le sens de que l’on fait et l’auto-contrôle qui en interroge la conformité. En voulant poser la conformité comme le symbole du Grand Tout, il en vient même à stopper le mouvement qui existe aussi dans l’auto-contrôle pour en faire un auto-bilan qui ne fait qu’intensifier le supplice des scrupuli. A l’arrêt, il voit le tir à l’arc rêvé lui échapper au loin…

Chaque flèche plantée au centre de la cible est le signe de la victoire avérée sur les aléas mais, comme son ombre, l’angoissant sentiment de solitude et d’échec l’accompagne. Chaque flèche ratée traîne l’espoir de pouvoir se refaire mais, comme son ombre, la crainte de ne pas pouvoir l’accompagne. Le tir à l’arc, en tant que manipulation d’une arme élastique, appartient décidément au même paradigme que ce qui serre : le lien, l’étranglement, l’écrou. Chaque flèche tirée, bonne ou mauvaise, serre un peu plus le nœud de la toute-puissance impossible. Le mot « angoisse » ne vient-il pas du latin angustia qui signifie étranglement ? Au plan de la métaphore corporelle, l’étranglement (l’autre possibilité est l’écartèlement) est le problème pour soi de l’archer et c’est bien pour cela que la liberté de la respiration y est un critère de réussite – un archer à la pleine allonge qui subit la pleine compression de l’arc a tendance à ne plus respirer ; son étouffement est une entropie vécue par corps -. Notre explicitation nous a conduit à la question vive de l’archer pris entre l’étouffement par  la contrainte (qui le construit comme « archer héroïque ») et l’absence de tension (qui le repose mais le « dépose »  aussi sur le bas côté en tant qu’homme commun hors du jeu). L’appartenance est affaire de tension…
  Notons que l’entraînement consiste pour notre archer à incorporer, dans une démarche structuraliste – c’est le cœur de l’entraînement -, au moyen de la répétition, des procédures pour en faire des « schèmes inconscients » (Perrenoud, P., 2001). Il va compléter l’évaluation structuraliste avec :
-  l’évaluation cybernétique pour l’amélioration continue : des boucles de régularisation vont être instituées pour remédier aux défauts techniques,
-  L’évaluation par découpage des tâches c’est-à-dire la décomposition des mouvements qui permet de maîtriser l’ordre de la séquence de tir. Remarquons au passage que le découpage des tâches, s'il prend une forme fractale (découpage du découpage du découpage), ressemble à un processus d’explicitation, à cette différence près : « le sens se faisant » n’y est pas recherché ; il est confondu  avec la vérité logique.


En arriver à la mise en abyme

  Si nous approfondissons l’explicitation, si nous voulons plonger  plus profond, toucher au plus fin, au plus essentiel, le tir à l’arc se présente comme une mise en abyme (des flèches que l’on veut mettre au centre) symbolisée par la cible classique, faite de cercles concentriques. Rappelons que la mise en abyme est un terme d’héraldique qui signifie mettre au centre de l’écu. L’impression concrète d’abîme est donnée par les figures en relief réparties autour du centre (Cf. Menesrtier, C. F.). Notons aussi que les cercles concentriques sont une figure de la gradation et qu’ils sont utilisés pour obtenir le sommeil hypnotique. Le sommeil hypnotique (dissolution de l’attention) est obtenu par la fatigue oculaire qui fait suite à une forte focalisation, une forte concentration. Nous pouvons donc formuler un premier constat : la cible de tir à l’arc ne se réduit pas à une surface qui recueille les flèches, c’est aussi l’espace d’un mouvement cognitif entre concentration et relâchement. Les cercles concentriques concentrent le sujet et ensuite le font lâcher prise. Le champ s’élargit, l’approche fonctionnaliste ne suffit plus dorénavant pour rendre compte de ce qui se passe dans le rapport à la cible au delà de la quête de la seule précision (l’efficacité). Le sens à chercher semble bien être porté non par la précision mais par l’imprécision (la précision suffisante – l’imprécision relative), encore faut-il l’évaluer. Les chasseurs à l’arc parlent de « cercle d’efficacité » à propos de leurs groupements de flèches en cible ; ils réduisent la distance de tir jusqu’à pouvoir obtenir un groupement de flèches dans un cercle d’environ 20 cm de diamètre. La distance d’où ils peuvent réaliser ces groupements serrés est leur « distance efficace ». Un pas est franchi par rapport à un dispositif pensé dans la cybernétique, le tir intègre l’environnement dont fait partie le gibier (son attitude, son comportement, son allure à un moment donné) et l’état du chasseur (sa forme physique et mentale en situation, l’état de son matériel).

Cinquième revirement : la cible prend un sens inattendu.

Revenons-en au tireur que nous avons laissé avec sa cible aux cercles concentriques et son rapport au tir « angoissant », qu’il soit bon tireur ou mauvais tireur et quels que soient ses résultats. Chaque cercle dit le niveau de l’archer et celui-ci va essayer d’améliorer sa technique pour passer au cercle au-dessous - nous constatons un allant-de-soi à l’œuvre qui veut que le cercle plus petit soit considéré comme au-dessous ; le cercle plus petit pourrait effectivement être au-dessus mais qu’au point où nous en sommes, c’est bien la rupture de niveau associée au passage de l’un à l’autre, le passage à l’étage suivant, qui semble pertinente -. L’objectif consiste à réaliser le score absolu : mettre toutes les flèches dans le cercle central. Il s’agit là d’une dynamique vers le centre, une mise en abyme (d’où la connotation de « en-dessous »). Chaque « passage » est un épanouissement du sens ; une victoire de l’emmuré, qui tourne en rond dans son monde, sur le mur (le périmètre du cercle). L’activité menée à cette fin, appelée « entraînement », se présente donc comme l’exploration du « mur » et la recherche d’un passage (et non d’une solution), une problématisation en définitive où, en tentant d’améliorer sa technique et se résultats, l’archer se change lui-même et trouve le passage qu’il n’aurait pas pu emprunter s’il n’avait pas changé de texture.

La mise en abyme dit un cheminement face aux obstacles que sont les périmètres/frontières des cercles successifs. Un jour ou l’autre le tireur se rend compte que rien n’est acquis et qu’il peut rétrograder à tout moment ; encore un sujet d’angoisse que ce retour en arrière. Est alors interpelée la notion de « savoir-passer » (cf. F. Lesourd, 2003 pp. 54, 96, 97, 215) qui seule permettrait de pérenniser la compétence d’archer en mettant de la porosité et de la plasticité dans une enveloppe perçue, de prime abord, comme rigide et imperméable. Peut se poser ensuite la question-pivot, celle qui est à un tournant de vie : « Comment on fait pour passer? » aussitôt suivie de : « mis à part s’approcher du centre, on passe à quoi au juste ? ». 

Chaque cercle dit : un monde que l’on habite, la durée qui s’y écoule, le sujet qui l’habite et la compétence immédiate à habiter ce monde : le « faire-face immédiat » en lequel consiste la façon de l’habiter. Bref, un savoir-faire éthique comme le soutient F. Varela (2004). Chaque cercle dit un type de rapport à soi, à l’action,  donc à son corps et au corps du monde. Chaque cercle dit un sujet au centre, ou plutôt au sein de son monde. Le tir à l’arc (en tant qu’activité tierce) révèle qu’en passant à un cercle plus petit le sujet passe à un monde plus vaste et qu’en restant au plus grand cercle il tourne en rond dans un monde plus exigu. C’est bien pour cela qu’au tir à l’arc, passer d’un cercle au suivant, sans assistance technologique, est une transition  complexe que le fonctionnalisme, faute de l’épuiser, ne peut que réduire au schéma moyen-fin où le but est réduit à la seule précision et où toutes les autres dimensions, moins concrètes, sont niées. Des règles sont édictées afin de protéger cette réduction.

Sixième revirement : l’archer tire « pour soi »

Dans le besoin d’élucider ce qui lui arrive, notre tireur décide de tirer seul c’est-à-dire pour lui-même. Pour le tireur seul, qui ne se mesure pas à d’autres tireurs mais qui prend sa propre mesure, qui s’auto-évalue, les règles de compétition n’ont aucun sens. Sa solitude rend irrémédiablement à sa vraie nature - un problème pour soi -, la cible qu’il veut atteindre (avec plus ou moins de réussite). Son groupement de flèches lui dit son oscillation entre son « cercle d’efficacité » (sa cohérence identitaire) et son « cercle d’inefficacité » (sa dissolution identitaire), entre des « fins de respects » et des « fins de transgression » écrit F. Lesourd (2009, p. 96), bref la dynamique du passage et du changement. Cette oscillation introduit dans sa pratique la dimension temporelle, la durée comme construction de soi, bref l’apprentissage du savoir passer. Chaque cercle renferme une temporalité spécifique et pose les limites d’un sujet et de son monde. Il pose donc les limites de ce que le sujet peut faire. Il s’agit là d’une prise de conscience nouvelle, un coup d’aiguille salutaire dans le ballon de baudruche du héros qui réalise l’impossible. Ce qui est en jeu ce n’est pas l’impossible mais l’exploration des possibles. Les cercles sont des cercles de pouvoir : « je peux ! ».

Le sujet habite ce monde en y agissant, en y répétant le même niveau de compétence, en l’explorant sous toutes les coutures (en le problématisant) jusqu’à, peu à peu, le saturer des mouvements de son soi. Il ne perce pas (à jour) encore de centre (le passage) même s’il perce le centre géométrique de la cible. Ses flèches sont des coups de sonde sans surprise. Les flèches plantées au centre géométrique de la cible n’ouvrent pas encore de passage, ne touchent pas la veine. Mais viendra, quand la coupe sera pleine, la flèche « goutte de trop », pourtant aux autres semblable, qui fera déborder le champagne… Celle-là sera celle qui aura percé le centre, qui aura été mise en abyme, qui aura initié une dynamique d’écoulement vers un monde nouveau et qui aura ouvert le passage. Elle sera le témoin d’un double changement : celui du sujet et celui de son monde. ; un changement sur place, on ne change pas dans les bottes d’un autre.

La répétition est la forme par laquelle le temps se manifeste, c’est une sinusoïde. Elle rythme l’existence (et par conséquent les gestes) à chaque niveau, selon une longueur période spécifique. Chaque sinusoïde contient la suivante. Elle se prolonge par gradation dans la sinusoïde suivante par un raccourcissement de longueur d’onde. C’est un mouvement de mise en abyme, de sortie de l’entropie. Au bord de l’épuisement, un rythme se régénère et prend de la vivacité par l’activation d’une longueur d’onde plus courte. L’indicateur en est chez l’archer l’apaisement de la respiration.

Chaque cercle de la cible figure une longueur d’onde qui détermine les limites de la précision (limite des possibles) en disant la granulation d’un monde et d’un sujet. Le plus grand cercle ne dit que le rythme de l’armement. Il est incapable de gérer plus fin mais il permet en revanche de remplir d’un seul geste la pleine allonge – à condition toutefois que l’archer soit pleinement présent à ce geste là et qu’il ne se projette pas dans ce qu’il désirerait -. Cette granulation détermine la capacité à s’infiltrer, à passer à un autre monde. L’entraînement se présente non seulement comme une activité purement physique mais aussi comme un travail des valeurs. Le travail des valeurs  se présente à son tour comme un travail d’affinage de grain. Enfin, le passage du gros grain au grain plus fin se présente comme un sens du travail ; c’est ce vers quoi tend ce travail des valeurs (des valeurs plus subtiles et plus tendues) qui est le travail de soi (un « soi » moins « bourrin »).

Cette évolution, d’une granulation à la suivante, est éprouvée et ressentie (ce qui implique la dimension esthétique) physiquement, comme un rythme musical qui investit, habite et possède le corps. Le corps danse selon un rythme de plus en plus rapide et de plus en plus discret, le grand mouvement externe devient vibration. Il est un moment où il paraît immobile, sobre et dénué d’agitation ; d’un point de vue extérieur on parlerait d’équanimité. A ce stade, le corps est en évocation, il est vécu dans un « ailleurs » qui met en suspens l’habituel. La mise en mouvement part du geste le plus extérieur, vers le mouvement le plus intime. C’est la raison pour laquelle le changement peut se faire sans nuire au maintien de l’identité ; le changement se passe « dessous ». E. Lévinas (1981, p.149) parle de substance : « Le « je » est donc identique parce qu’il est conscience. La substance par excellence, c’est le sujet. Le savoir est le secret de sa liberté à l’égard de ce qui lui arrive. Et la liberté garantit son identité. C’est grâce à la liberté du savoir que le « je » peut demeurer comme une substance sous les accidents de son histoire. ». R. Ricœur (1990, p.195), quant à lui, parle de « maintien de soi » : ipse, une dimension proprement éthique de l’identité qu’il met en tension avec la perpétuation de soi : le caractère (idem : la mêmeté qui permet l’identification). 

L’approfondissement  par le raccourcissement de la longueur d’onde de la vibration serait-il une alternative à la dialectique ? Il nous semble que non : l’ « approfondissement » pourrait être la vie intime de l’oscillation dialectique selon F. Lesourd (2003, pp. 146-147) quand il parle de « même présent » : « C’est grâce à la « périodicité  très courte », à la rapidité de l’oscillation  de son attention  que le sujet  peut appréhender de manière quasi synchrone des « logiques », des fonctionnements  hétérogènes, […] et convoquer ces fonctionnements pour ainsi dire dans le même présent afin de se maintenir en prise avec le chaos d’où émerge le nouveau mythe personnel tout en commençant à en dessiner la forme qu’il présentera au monde ». La rapidité de l’oscillation n’est pas le fruit d’une accélération du geste mais celui du raccourcissement de la longueur d’onde ; celle-ci instaure une temporalité émergente que F. Lesourd appelle « un même présent ». Vivre c’est vibrer et vibrer c’est vibrer de désir. N. Go (2004, p. 24) soutient que «  l’éducation émancipe le désir » comme pour faire écho au « conatus » de Spinoza (1677, Définition des affections : 1) : « Le désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affectation donnée en elle ».

Revenir à une longueur d’onde plus longue est facile. C’est pour l’accompagnateur un jeu d’acteur qui consiste à se mettre en « position haute » dont M. Vial et N. Mencacci (2009, p.41) disent : « la position haute est donc une position de faiblesse, c’est la position de risque maximum ». Si pour celui qui sait bouger selon une période courte (en « position basse ») il est facile d’allonger la longueur d’onde, pour le tireur débutant (ou l’expert habitué à la « position haute ») c’est difficile, voire impossible - être débutant c’est ne pas savoir jouer des rythmes -. Il faut donc que le débutant change car pour l’instant ou bien il bouge sans se référer à aucun rythme, au mieux il ne se réfère qu’à un seul : celui à la période la plus longue bien sûr. Il en est à la boucle de régularisation et au découpage des tâches afin de pouvoir avancer dans l’exécution de la séquence de tir avec, à chaque phase, le rythme approprié. Notre archer n’en est pas à la liaison qui fait toute la complexité du tir à l’arc et qui libère le sujet, dans son rapport à soi et au monde,  qui le libère au bout de l’apprentissage d’une finalité pré-définie par un autre et qui le rend enfin auteur et acteur de lui-même.

Cette liaison qui est rythme (rythme de rythmes dirait F. Lesourd) n’est pas un lien  mais une relation. Elle est le contraire de la décomposition dans laquelle elle met du temps et un rythme pour engager une nouvelle configuration. Elle se réfère en définitive à l’accord musical, à une polyphonie, à une symphonein c’est-à-dire une consonance (Cf. Cros, F., 2007, pp.104-105). Elle met d’abord dans le corps une vibration intime, elle l’appelle ensuite à danser…

Septième revirement : la fluidisation comme origine du mouvement et comme porteuse du sens du mouvement.

Se fixer sur un objectif stoppe le mouvement de fluidisation -  Axel Honnett  parle de : « moi enrichi par la fluidisation communicationnelle de sa vie intérieure » (Honneth, A., (2006-2008), p.332) -, qui est la condition même du cheminement vers l’abyme, du passage d’une longueur d’onde à la suivante plus courte. La fluidisation  et l’écoulement qui s'ensuit  tiennent non à une volonté, à un guidage, à une stratégie mais à une posture et une texture. L’écoulement se fait alors de lui-même dans toutes les directions à la fois  et de toutes les directions à la fois :
"Il y a en physique une règle qui ne colle pas au reste. C'est l'idée que le temps coule toujours du passé vers le futur. Le temps est comme un lac. A la différence d'un fleuve, un lac coule sur place, il coule vers les bords et vers le fond. C'est l'homme qui a la mauvaise habitude de toujours nager dans la même direction. Il nage vainement vers le passé; c'est pour ça qu'il a l'impression que le temps coule implacablement vers le futur. S'il arrivait à cesser de s'entêter, ne serait ce que le temps d'un clin d’œil, il verrait qu'il peut nager dans toutes les directions à la fois, sans bouger. Là encore, il lui faut peut-être mourir pour comprendre...".» (Mamy-Rahaga, A., 2007, p. 138).

Ce qui rend fragiles les tirs réussis c’est justement la volonté de réussir car la volonté de réussir  stoppe le mouvement de fluidisation. La volonté se situe sur une longueur d’onde qui ne peut accompagner le ciselé du dessin (dessein). Dit autrement, la volonté a de trop gros doigts pour faire dans la dentelle ; une fois l’arc armé à la pleine allonge, il faut donc changer de doigts si l’on veut faire dans la finesse. Inversement, on ne taille pas la pierre avec des aiguilles de dentelière – « savoir changer d’aiguille dans un sens et dans l’autre » est en l’occurrence un critère de compétence et d’autonomie -.   Éliminer la volonté de réussir est, pour le sujet, inscrire son agir dans la « non dualité » et la « non-action » selon F. Varela (2004, pp. 109-110,115); ce travail sur la volonté, travail d’effacement de soi, est  un travail de soi, une praxis. Nous ajouterions, en nous référant à notre expérience du tir à l’arc, que l’élimination de la volonté est un processus qui passe par l’ « imagination », le « ressenti » et, pour finir, la « vision » c’est-à-dire : se voir tirer à l’arc avant d’avoir tiré, voir le vol de la flèche alors qu’elle n’est pas encore décochée, avoir finit de tirer avant d’avoir tiré. E. Lévinas (1981, pp. 130-131) explique cette problématique du commencement par sa théorie de l’instant : « Ce qui commence à être n’existe pas avant d’avoir commencé et c’est cependant ce qui n’existe pas qui doit par son commencement naître à soi-même, venir à soi, sans partir de nulle part. Paradoxe même du commencement  qui constitue l’instant. Le commencement ne part pas de l’instant qui précède le commencement : son point de départ est contenu dans le point d’arrivée comme un choc en retour. A partir de ce recul au sein même du présent, le présent s’accomplit, l’instant est assumé. ». On comprend à la lecture de Lévinas que « faire » puisse être « laisser se faire », on comprend mieux la référence de F. Varela à la conception taoïste de l’action comme non-agir.
 
 L’équivalent chez Piaget et P. Perrenoud de l’« action non-duelle » de F. Varela est l’« intelligence pratique ». En tir à l’arc, le processus de mise en abyme, qui est un mouvement vers le centre efface la notion d’objectif en effaçant la volonté de réussir et c’est ainsi que le but est atteint avec régularité bien que dans l’incertitude. Contrairement à l’action horizontale dans l’étendue d’un cercle, où la pensée par les objectifs fonctionne et participe, par la rationalisation, à la perpétuation d’un même monde (l’idem de P. Ricœur),  l’écoulement vers l’abyme, sans avoir d’objectif que son propre mouvement est le moyen pour atteindre l’objectif car l’abyme est l’objectif pour soi que l’on ne se donne pas mais qui est déjà là pour soi et qui, en définitive, se révèle être une dynamique du soi. Cette position de l’objectif (plus précisément « le but ») comme soi-même (« je suis la cible, l’arc et la flèche ») est une définition possible de la praxis. Se donner un objectif c’est se maintenir par la volonté à un niveau de cercle donné, ne pas vouloir s’y maintenir c’est se confier au mouvement qui cherche le centre, ce centre qui est un passage. La praxis comme travail sur soi (travail de ses références) et comme travail de soi (travail de ses valeurs) se présente comme une tension entre se confier au mouvement et s’accrocher aux branches.

 Les différents cercles ne sont pas des étapes mais des phases ; chacune est une création du sujet et de son monde, de son milieu. Chaque cercle est le milieu (en attendant l’émergence du centre), le monde du sujet. Changer se présente ainsi comme un changement de monde.  Aucune part du sujet ou de son monde n’est ailleurs, et la notion de concentration peut être définie comme la présence à son monde, et rien qu’à son monde ; une relation à un monde et non à un point.

Dans le processus de changement, quand on passe à la phase suivante c’est tout le monde qui déménage, c’est tout le monde qui change sur place : c’est la visée du tir à l’arc instinctif. Chaque cercle est un présent pour le sujet ; tant qu’il n’y est pas pleinement présent, tant qu’il ne l’a pas rempli de sa présence, il ne peut passer à la phase suivante faute de sésame. Le grain de sésame c’est le centre, encore faut-il lui laisser le temps de se configurer c’est-à-dire de pousser, de se tortiller. Ce travail de configuration du centre qui est à la fois de l’ordre de la temporalité et de l’errance nécessaire du sujet (sa construction identitaire) est ce que la pensée fonctionnaliste traduit par le terme de « concentration » (après l’avoir en ligne droite) alors que l’errance et le cheminement en sont tout le contraire. En la matière, la redondance est incontournable, elle sert à se sortir de la répétition, à se rendre capable de création. Pour l’accompagnateur, « être pleinement présent à son présent » c’est être face à son problème « pour soi » ; ce problème est le concret « pour soi », il est l’ancrage dans la situation. Ce face à face avec le problème pour soi fait dire à F. Varela : « Le concret n’est pas une étape vers quelque chose d’autre : c’est la manière dont nous arrivons et le lieu où nous demeurons » (Varela, F., 2004, p. 22). Le sujet (l’archer) se meut et tourne en rond dans son milieu (ce milieu est son cercle d’efficacité du moment) tant qu’il n’en a pas fait le tour. Un fois le milieu pleinement habité il en découvre le point limite : un centre émerge également tendu entre tous les points de la périphérie ; le passage est ouvert à un autre monde. Par rapport à « tourner en rond », « plonger dans le passage » relève d’une sensualité à la fois familière et étrangère.

La « fluidisation » nécessaire à la mise en abyme en tant qu’affinage de grain évoque la dénomination de « farine fluide », une référence et un ressenti de meunier et de boulanger. En tout le changement se présente comme un mouvement vertical tandis que la perpétuation du même se présente comme un mouvement horizontal. Que le mouvement vertical (la verticalité est utilisée ici comme modèle pour donner prise à l’entendement) soit un écoulement vers le bas ou une évaporation vers le haut, il est essentiellement un changement de granulation qui dit un changement de monde. Ce changement de granulation, pour que « ça coule », va du plus gros au plus fin. On peut émettre l’hypothèse que la compétence du consultant accompagnant le changement consiste, comme pour les aéronefs, à jouer du lourd et du léger, du chaud et du froid, du près et du loin, du gros grain et du petit grain, du maintien d’un monde et de son changement, du « maintien de soi » et de l’ « effacement de soi » dirait Paul Ricœur (1990, p. 199).


L’abyme, la problématique du centre.

La mise en abyme est un mouvement centripète : un monde et le sujet qui l’habite convergent (sinueusement) vers un point où le changement se produira. Une fois le centre trouvé le mouvement devient un mouvement sur place, un changement en somme.  Chaque partie entreprend ce mouvement pour lui-même, en son propre sein, et configure ainsi le centre commun par lequel surgira l’altérité. Chaque monde n’a qu’un centre - sinon il s’agit de plusieurs mondes – et c’est par le centre que l’on passe d’un monde à l’autre. A propos de l’ubiquité du centre, Mircea Éliade dit à propos du centre sacré qu’il est partout, il est là où le rituel est exécuté (le mât sacré planté) pour déclencher la « rupture de niveau ». Autre paradoxe apparent : le centre est la périphérie intime d’un monde  donné (le finis terrae). Un monde est l’infinie étendue de ce qu’il a de propre mais il trouve une limite quand il trouve son centre. Cette limite (qui le contient et qui le tient) devient alors immédiatement frontière (qui sépare) car là, autre chose, la chose étrangère, commence « à partir de là ». Se placer au centre pourrait participer de ce que F. Lesourd appelle le « geste de renversement », ce basculement dans le « chaos psychique », dans un état pré-verbal d’où émanera une nouvelle configuration de l’ « enveloppe psychique » et du « mythe personnel » car le changement du sujet est aussi le changement de son monde, un monde pour lequel il n’a pas encore de mots (d’où la notion de « renversement »). Si, comme l’écrit Edgar Morin (2005, p.54), « le sujet et l’objet apparaissent ainsi, comme les deux émergences ultimes inséparables de la relation système auto-organisateur/éco-système. », le passage est une action de l’ordre de l’ici et maintenant, ce qui recoupe la notion de « surfusion » que F. Lesourd emprunte à la physique et utilise pour nommer une réorganisation instantanée. Le passage d’un cercle à un autre par la mise en abyme est un passage instantané, une création, une « surfusion ». Varela abonde dans ce sens en apportant un éclairage supplémentaire sur cette instantanéité du changement quand il parle de « rupture » et de « présent immédiat » : « C’est en effet le présent immédiat qui est le lieu du concret. » (Varela, F., 2004, p. 73) et : « c’est pendant les ruptures que la naissance du concret a lieu. » (Ibid. p. 28).


Huitième revirement : l’instant, le présent

Le modèle de la mise en abyme mis en mouvement, se présentant comme approfondissement et comme « revirement » à chaque rupture de niveau, pose le centre comme un chemin animé, au présent et instantané : l’ici et maintenant se passerait dans l’instant (est instantané) et au présent (est présent). La dimension tragique du présent est bien développée par E. Lévinas (1981, p. 150)  quand il écrit : « Le présent est donc une situation dans l’être où il n’y a pas seulement de l’être en général, mais où il y a un être, un sujet. […] Le héros est débordé par lui-même. C’est là son tragique : le sujet est à partir de soi et déjà avec ou contre soi ».

Le lieu du revirement est ce centre où les diamétralement opposés se rejoignent à se toucher, sans se confondre, et entrent en tension. A propos de centre,  d’instant et de présent, encore une fois E. Lévinas (Ibid. p. 130) vient nous proposer son éclairage  en parlant d’« instant central, de cet instant par excellence qu’est le présent ». En ce centre qui tient à égale distance (qui repousse) les diamétralement opposés, il suffit que les diamètres soient raccourcis pour qu’une tension soit établie partout. Tendre un arc c’est tendre le monde ! Le raccourcissement des diamètres raccourcit les longueurs d’ondes et provoque le mouvement d’écoulement graduel vers l’abyme, il concerne tous les points du cercle. L’énergie de la force centripète (en tension avec la force centrifuge), dont on parle dans les arts martiaux, s’éclaire… Ce qui est exprimé métaphoriquement par la verticalité du mouvement est un changement sur place, dans l’instant et en elle-même, de la substance (la surfusion de F. Lesourd). C’est le changement du sujet et non des objets. Le sujet comme « substance »  est ce qui se tient sous les objets. Décidément la situation « plus basse » de l’abyme où a lieu le changement est surdéterminée par les mots. Voici en tout cas ce qu’à propos de la « substance » et du « sujet », E. Lévinas (1981, pp.148-149) écrit en termes de rapport au savoir: « Le " je" est donc identique parce qu’il est conscience. La substance par excellence, c’est le sujet. Le savoir est le secret de sa liberté à l’égard de ce qui lui arrive. Et la liberté garantit son identité. C’est grâce à la liberté du savoir que le « je » peut demeurer comme une substance  sous les accidents de son histoire ».

D’une part, le cheminement est envisageable comme pur changement de la substance dont le déplacement dans l’espace ne serait qu’une représentation, une correspondance (au sens baudelairien) au plan spatio-temporel, au plan existentiel. D’autre part, le changement est envisageable comme déplacement instantané, donc une plongée sur place (comme la fonction « hypertexte » en informatique) ; nous renvoyons le lecteur aux notions de « base », de « position » et de « stance » chez E. Lévinas. E. Lévinas relie l’instant à la « stance » : le fait de se tenir dressé. Il  écrit à propos de l’insatant : « l’essentiel  dans l’instant c’est sa stance » (Lévinas, E., p.133). La base est la place propre du sujet, celle qu’il tient même quand il dort. La position est la posture a minima qu’il adopte dans le sommeil. A partir de sa base il se dresse au présent et en tant que sujet, conscience et substance. Pour E. Lévinas, c’est sa propre substance qui fait de lui un sujet. Il ne s’agit donc plus de chercher midi à quatorze heures ou de voir si l’herbe est plus verte chez le voisin… Nous pensons à la fois à l’Invitation au voyage de Baudelaire et au retour de l’Enfant prodigue.

Neuvième revirement : connexion réaliste avec les praxis exotiques d’Extrême-Orient selon F. Varela

On peut dès lors avancer dans la compréhension de F. Varela quand il emprunte au taoïsme le concept de wou-wei : l’action par l’inaction, au confucianisme celui de chih : la conscience intelligente et enfin au bouddhisme celui d’acala : l’immobilité, à propos duquel il écrit ceci :
«  En fait, dès la première des dix étapes de la voie du boddhisattva (et c’est un parcours d’apprentissage), qui est appelé acala, l’immobile, le boddhisattva agit sans aucun effort […]. Encore une fois, le paradoxe de la non-action  dans l’action, c’est que l’individu devient l’action […].
Quand on est l’action, il ne reste plus aucune conscience de soi pour observer l’action de l’extérieur. Lorsque l’action non duelle se déroule régulièrement, l’acte est ressenti  comme fondé dans ce qui est calme et ne se meut pas. Oublier son moi et devenir complètement quelque chose, c’est prendre conscience de sa propre vacuité, c’est-à-dire de l’absence de point de référence solide. Cette prise de conscience  est bien connue  de tous les experts en Occident, elle a été remarquée par les athlètes car la conscience de soi est ressentie comme une gêne plutôt que comme une aide.» (Varela, F., 2004 pp. 57-61).

A ce point de notre cheminement, F. Varela nous semble, d’une façon bien humoristique, répondre directement au philosophe positiviste Auguste Comte, campé sur l’impossibilité d’être à la fenêtre du premier étage et de se voir passer dans la rue : « Monsieur Auguste Comte, circulez ! Il n’y a rien à voir et personne pour voir, vous voyez bien ! ».

Dixième revirement : le retour vers les autres

Ayant trouvé une façon de pratiquer le tir à l’arc qui lui est propre, notre archer revient vers la communauté des autres archers qu’il a dû quitter pour se construire. Il tire avec eux, donne à voir sa singularité et se fait une place. F. Lesourd (2003, pp. 146-147) appelle cette phase : « geste d’appel à l’autre ». C’est un moment transitionnel crucial où le sujet met à l’épreuve de l’autre sa nouvelle création ; l’enjeu est la socialité de la mutation identitaire. Cet autre peut être la personne référente et c’est sa fonction contenante qui est ici sollicitée. Cette attitude contenante est un moment de la posture de coach. C’est à ce moment que l’accompagnateur professionnel en arrive à la fin du dispositif d’accompagnement : « le retour sur l’appris » et l’ « affiliation » qui permet au sujet, grâce à la reconnaissance (sa posture d’autorisation), de finaliser son organisation identitaire pour un agir renouvelé qui s’inscrit dans la communauté. Le retour sur l’appris, en tant qu’appropriation et référenciation de l’expérience, est une opération d’auto-évaluation. L’explicitation de la concentration et de la précision du tir, a entre autres, permis de mettre au jour l’évaluation située, évaluation des dynamiques et des processus, qui est l’alternative à l’évaluation-contrôle. Elle a permis de constater à travers l’auto-accompagnement que le mouvement même d’émergence est le mouvement du changement et de la création,  « l’énaction » de F. Varela (2004, p. 28) : « En quelques mots, l’approche énactive insiste sur deux notions corrélées : 1) la perception consiste en actions guidées par la perception ; 2) les structures cognitives émergent des schémas sensori-moteurs récurrents qui permettent à l’action d’être guidée par la perception ».

Onzième revirement : le « savoir passer ».

Le « faire sens » relève de ce que F. Lesourd appelle le « savoir-passer », lui-même étant le processus de problématisation en lequel consiste l’accompagnement. Le travail d’explicitation du tir à l’arc a permis d’élaborer des critères et de dégager les indicateurs du « savoir-passer ».
 
« Savoir-passer »      
Critères de réussite    Critères de réalisation (pour l’acteur)
Indicateurs (pour l’évaluateur)
      
Confiance (se confier au mouvement) et patience (de patior : « je porte » ; patienter c’est porter le temps).

Passer du mouvement de répétition (qui n’est pas un mouvement) à la mise en abyme : relâchement, décrispation et « fluidisation ».

Accomplir le geste suivant (auto-contrôle) c’est passer (rupture) au monde suivant (énaction) ; Passer à « la suite » équivaut à « changer de  grain ».

La visée consiste à habiter un monde et non à aligner des points dans l’espace. (Entrer dans un monde c’est se trouver au cœur de ce monde, c’est-à-dire au centre et non au bord ; c’est une « énaction »).
La cible n’est plus l’objectif à atteindre mais un repère essentiel pour le cheminement.

Le sujet passe à l’action sans réticence, le commencement ne lui pose pas de problème ; il est désinvolte et mesuré (entre auto-questionnement et auto-contrôle).
Il découvre que « se confier » est une rupture dans le rapport sensuel au corps et au monde habituel. C’est un acte sensuel.
Il remplace l’immédiateté par la médiation du « différé ». Différer la décoche  est patienter.
Il exécute sciemment des tirs d’échauffement, des tours de piste (répétitions) pour pouvoir passer à autre chose.
Il travaille le ressenti du changement de la texture de sa substance (corporelle, intentionnelle,  intellectuelle et affective).
La cible aux cercles concentriques devient pour lui un mandala : une figure géométrique qui engage un voyage cognitif.
L’écoulement (voyage) vers le centre n’est pas un acte de volonté ou le résultat d’une stratégie mais celui d’une « fluidisation » due à l’affinage du grain de la gestuelle, des affects et de l’intention  (souplesse et  plasticité de la substance ainsi que de l’enveloppe).

Il identifie l’adéquation longueur d’onde vibratoire/niveau de monde où il est (où il en est) pour s’en tenir au faisable et au plausible. Il en remplit ce monde, il le fait  pleinement puisqu’il ne se projette plus vers l’impossible.
Chaque phase (correspondant concrètement à un geste technique) de la séquence de tir correspond à un monde et à une période vibratoire (les longueurs d’onde plus courtes sont incluses dans les longueurs d’onde plus longues).
S’entraîner devient pour lui : passer d’une longueur d’onde à l’autre, d’un monde à l’autre (auto-questionnement). La gestuelle est dansée plutôt qu’exécutée ; les ruptures sont ainsi fluidifiées et rendues habitables par le corps. C’est son aptitude à accomplir le passage avec fluidité qu’il évalue et non plus l’écart entre le placement de ses flèches et le centre de la cible.

La projection est le passage aux mondes suivants (par débordement et non par programmation). Se faisant au centre, cette projection se fait sur place. C’est une visée, une visée-projet qui transporte et change le sujet (auto-questionnement).
Le sujet met entre parenthèses (épochè) un monde pour passer à un autre. Il change de parenthèses. Le savoir-faire de la visée est un jeu d’épochè (décollement, détachement, distanciation).
L’archer suspend la tendance à pointer la cible (du doigt comme de la pointe de la flèche) et cultive (auto-contrôle) la sensation, l’imagination et l’intention d’y entrer avec tout son corps, de l’habiter.
Il entre dans la cible comme il entre dans l’arc ; « entrer dans l’arc » est le contraire de le manipuler de l’extérieur.
Dans un mouvement centripète l’archer vise concrètement, par sa gestuelle et par l’orientation de son intention (et uniquement), le centre de son regard périphérique (son rapport au monde) en se référant à son propre corps comme une organisation centrée (son rapport à son corps).

La décoche et la visée se fondent en un seul geste qui se fait non pas en lâchant la corde mais en poussant l’arc sur la cible. Les doigts de corde ne font que « rien faire », in tenir ni ne pas tenir ; juste inertes.
La cible est régulièrement atteinte alors qu’elle n’est plus « visée » selon le mode de pensée fonctionnaliste. L’archer donne aussi bien à la réussite qu’à l’échec, selon le critère de précision, une importance secondaire.
L’efficacité ne se mesure plus par l’écart entre l’attendu et l’effectif mais par le « savoir-passer » qui est une construction de soi par soi.

Le sport de compétition est devenu une praxis.     
(Copyright : Mamy-Rahaga A. 26 Août 2011)
 

En guise de conclusion : quel intérêt pour le consultant ?

Douzième revirement : Le « savoir-passer », une problématique entre problème (pro ballein) et symbole (sum ballein).

L’intérêt majeur est la découverte des propriétés - à haute pertinence professionnelle -  de l’approfondissement du sens d’une simple activité de loisir, par l’explicitation :
- Tout en étant investi dans une activité de divertissement (le sien, de l’ordre de ses préférences) - de disverto : « je tourne le dos » - constituée en activité tierce, le sujet fait face au problème, il formule le « problème pour soi » auquel s’étaye la dramatique de sa construction identitaire, il problématise (processus d’entrée des préférences et des réticences dans le système de références). Une dialogie récursive est instaurée par le coach entre loisir et travail, dans le cadre d’un travail sur soi (travail de son système de références) et d’un travail de soi (travail de ses valeurs).
- Le travail d’évaluation par l’approfondissement à partir d’une activité superficielle et circonscrite sur laquelle il n’y pas grand chose à dire de prime abord, pas de sens visible, est un modèle qui permet de : dépasser les apparences, dégager du sens et libérer un agir qui articule l’action sur soi (praxis) et l’action sur les objets (poïèsis).
- La tâche crée une distance par rapport à ses préoccupations (fonction transitionnelle du divertissement), ses problèmes (de pro ballein : jeter devant, faire obstacle), au travail et dans la vie mais quand le processus d’accompagnement du « sens se faisant » est mis en route, une relation symbolique médiée par la tâche se fait jour (« symbole » vient de sum ballein : lancés ensemble et aussi de sumbolon : le fragment de poterie qui, emboîtée à son autre moitié, permet la reconnaissance entre deux personnes qui se sont perdues de vue pendant longtemps – on peut soupçonner dans la relation symbolique une relation de dialogie récursive, une tension qui serait à l’origine de sa dynamique, voire de son énergie propre ; c’est, semble-t-il une nouvelle piste d’exploration -). C’est une relation singulière, originale et subjective qui ne s’édicte pas. Elle vaut pour le sujet à un moment précis de sa vie. A propos de médiation comme mise en mouvement, il convient  de convoquer F. Imbert  (1992, p.153) : « La médiation réalise interpeller originaire : l’inscription d’une coupure qui interrompe, partage, sépare. Mais, dans le même geste, la médiation, comprise comme un dispositif d’interpellation, met le sujet en mouvement, le conduit à prendre place dans un circuit d’échanges et de réciprocités, commun parmi (inter) d’autres. […] Comme l’établissait Rousseau, le désir, la mise-en-mouvement-autonome, résultent d’une coupure symbolique qui oblige à se poser parmi d’autres, à s’allier. La médiation n’est autre que le moment de cette coupure, comme telle, elle a le pouvoir symbolique d’arracher à la fascination de l’image. » F. Imbert  (1992, p.153).
- Le travail de « dédoublement réflexif » (Lesourd,F. 2009, p. 141) se produit ; le sujet a barre sur lui-même (auto-guidage et auto-accompagnement).
- Un savoir-faire est acquis, accompagné de sa conscience ; une compétence professionnelle est ainsi élaborée. Ce savoir-faire, en l’occurrence, est le « savoir-passer » qui est lui-même une forme de l’auto-évaluation.
- Le problème, symbolisé par la résistance de l’arc et le rapport à la cible, se présente comme une contrainte, comme un stress. La problématisation, à travers la médiation par une activité tierce mettant en jeu la résistance, permet au consultant d’imaginer un dispositif de gestion/accompagnement du stress et du conflit.  
- Pour que la dynamique herméneutique se mette en route, le sujet doit faire l’objet d’un coaching qui vise explicitement la sortie de la compulsion de mort et l’effectuation de la pulsion de vie. « C’est seulement quand l’expérience sert à faire d’autres expériences que l’on conserve la main sur son histoire » écrit justement Y. Clot (2001, pp. 7-15) ; l’activité tierce (ici le tir à l’arc) est cette expérience qui a vocation à servir à faire d’autres expériences.

Une fois qu’il a expérimenté la satisfaction procurée par le « savoir-passer » au moyen de l’accompagnement, le sujet (le coaché ou le coach lui-même) a accès à l’auto-évaluation : une oscillation dialectique à période courte qu’il mène entre auto-contrôle et auto-questionnement (cf. Vial, M. 2009, pp. 125-128). Accompagner l’accès du sujet à l’auto-évaluation est bien l’autonomisation que vise, par-delà les projets intermédiaires (des prétextes), l’accompagnement professionnel. Cela amène le coach à réfléchir à son propre processus de professionnalisation et à questionner son statut d’évaluateur qu’interpellent à juste titre Jacques Ardoino et Guy Berger (1987, p.127) à propos du débat entre évaluation et auto-évaluation : « Ceci ne signifie pas que les professionnels n’aient rien à voir avec l’évaluation, mais qu’il  n’existe pas d’évaluateur professionnel, dans le sens où le véritable  évaluateur est celui qui décide de sa propre action. […] il n’existe pas de point de vue de tous les points de vue ».     

Les références bibliographiques utilisées :
Ardoino, J., (2000), Les avatars de l’éducation, PUF
Ardoino, J., et Berger, G., (1987), L’évaluation comme interprétation, Pour n° 107
Barus-Michel, J., Giust-Desprairies, F., Ridel, L., (2003), Crises. Approche psychosociale clinique, Desclée de Brouwer., pp. 25, 26, 35.
Dupuy, J.-P., (1982-1990), Ordres et désordres, enquête sur un nouveau paradigme, Éditions de la Baconnière.
Camus, A., (1985-2010), Le mythe de Sisyphe, Éditions Gallimard.
Clot, Y., (2001), Éditorial clinique de l’activité et pouvoir agir. Éducation permanente n° 146.
Enriquez, E., 1972, Problématique du changement, Connexions N°4
Go, N., (2004) Perspectives sur l’écoute en éducation, Le journal des chercheurs.
Honneth, A., (2006-2008), « La société du mépris », Éd. du Cerf.
Imbert, F., (1992), Vers une pédagogie clinique, Matrice PI.
Kaufmann, J. C., (1996), L’entretien compréhensif, Éditions Nathan.
Lesourd F., L’homme en transition (2003) Economica  Anthropos.
Lévinas,E.,(1981), De l’existence à l’existant, J. Vrin.
Morin, E., (2005), Introduction à la pensée complexe, Éditions du Seuil.
Perrenoud, P., (2001), De la pratique réflexive au travail sur l’habitus. Développer la pratique réflexive dans le métier d’enseignant.
Ricœur, P., (1990), Soi-même comme un autre, Seuil.
Robert, M., (1972), Roman des origines et origines du roman, Grasset.
Spinoza, B., (1667), Éthique.
Vermersch, P., (2005), Expliciter : Approche psycho-phénoménologique d’un « sens se faisant », n°61, GREX.
Vial, M. et Mencacci N., (2007,2009), L’accompagnement professionnel ?, De Boeck.
Vial, M., (2009), Se former pour évaluer, De Boeck.
Varela, F., 1996-2004, Quel savoir pour l’éthique ?, Éditions La découverte,
Winnicott, D. W., (1978), Jeu et réalité, Paris Gallimard

Les Ouvrages d'AMR



CEUX DE LA FORÊT - 2009
L'écriture tisse l'énigmatique dessin du présent avec la trame du passé, à la fois une évaluation, un accompagnement du changement et une projection. Un pari sur l'humain et une flânerie aux frontières des possibles où s'élaborent un style et un champ professionnel.




UNE VIE MÉTISSE - 2007
L'écriture littéraire, une activité esthétique pour les questionnements éthiques, politiques et sociaux, la quête du sens et l’exploration de modes d'existence.




TIR A L'ARC INSTINCTIF, CHASSE A L'ARC ET ARTS MARTIAUX - 2003
Après des publications régulières dans les journaux spécialisés : un essai engagé. A la limite du politiquement correct, en tant que Vice-Président de la commission Éducation et Formation de la FFCA, un essai pour questionner les valeurs et les sens que pourraient cacher (ou ne pas avoir) des pratiques de loisir et de divertissement. Une quête dérangeante entre pouvoir, éthique et déontologie.


Comments